Lettre ouverte sur les violences policières du samedi 1er décembre – Limoges

« J’écris cette lettre pour témoigner des faits datant du samedi 1er décembre qui n’ont pas été relayés par les médias à la hauteur de leur importance. Ce soir-là un seuil de violence policière a été franchi à Limoges, ville où les manifestations se déroulent généralement dans le calme. »

Témoignage d’une participante publié sur le site La Bogue : https://labogue.info/spip.php?article317 le 04/12/2018 

Nous sommes le matin de ce samedi 1er décembre, je prends part à la manifestation organisée par la CGT pour la défense des droits des travailleurs précaires et des chômeurs, tout se déroule dans le calme. Arrive l’après-midi, je rejoins en centre-ville l’appel à manifester des gilets jaunes. C’est pertinent pour moi de participer aux deux manifestations, ça permet de faire du lien entre les causes. Je ne porte pas de gilet jaune, je n’ai pas de voiture donc de toute façon je n’en ai pas. Le cortège marche jusqu’au tribunal où est organisée une parodie d’un procès du président actuel.

Peu convaincue par cet exercice, une partie des participants propose de partir au commissariat afin de demander la libération de quatre gilets jaunes arrêtés le matin même lors d’actions sur l’autoroute. On se regroupe devant l’entrée du commissariat. Il y a des prises de paroles au micro, de la musique, des chants et des danses. Des policiers en civil se mêlent au nombre des manifestants, ils portent des gilets jaunes et font semblant de participer à la manifestation. Un peu après le passage des motards et quelques départs dus à la pluie, quelqu’un prend le micro et propose d’aller devant l’entrée du parking parce qu’aucune communication n’a encore pu être établie avec les forces de l’ordre présentes à l’entrée.

En arrivant devant l’entrée du parking, surprise ! Derrière les grilles, une vingtaine de policiers avec casques et boucliers sont déjà en position. On reste alors derrière la barrière automatique, à 25 mètres des grilles du commissariat qui mesurent bien 3 mètres de haut. Deux gilets jaunes, qui nous serviront dorénavant d’intermédiaires, vont à la rencontre des forces de l’ordre pour entamer une discussion avec eux. Il en ressort un contrat : si on s’éloigne vers le parc pendant un quart d’heure, ils font sortir les gilets jaune. On y croit moyennement mais on recule, on traverse la rue et on s’assoit sur la clôture du parc pour attendre, en discutant tranquillement. On se situe maintenant à environ 60 mètres des policiers.

Au bout d’un quart d’heure, un gilet jaune sort. On applaudit et on va à sa rencontre, pour lui parler et savoir comment il va. Puis, on retourne près de la clôture pour attendre la libération des suivants. Au fil de l’après-midi, des manifestants sont partis, on n’est plus qu’une trentaine à attendre. On discute, on partage des biscuits à la fraise. Une personne en état d’ébriété traverse la rue, elle ne fait pas partie de notre mouvement mais comme nous venons d’établir une distance symbolique à respecter, deux d’entre nous la rattrapent et la ramènent gentiment du côté du parc. Un quart d’heure plus tard, un deuxième gilet jaune sort du commissariat. On va à sa rencontre, sur le trottoir de l’autre côté de la rue. On est à 50 mètres des grilles derrières lesquelles les forces de l’ordre sont toujours en position.

Brusquement, par l’intermédiaire de M., un des deux intermédiaires, le commissaire nous adresse un message ou plutôt une menace : « Maintenant vous dégagez ou on vous dégage. ». Rapidement, des discussions s’engagent parmi les manifestants présents pour savoir comment réagir. S’assoir et lever les mains pacifiquement ? Ne pas bouger, rester groupé ? Moins de deux minutes plus tard, avant même qu’on ait pu prendre une décision commune, une bonne douzaine d’hommes habillés en noir nous attaquent : rangers, gilets de protections et cagoules, une matraque dans une main, une bombe lacrymogène dans l’autre. Une belle démonstration de tendresse.

M. se positionne entre les deux groupes, mains en l’air pour signifier notre absence de violence et calmer les tensions. Mais ils ne sont pas sortis pour discuter. Plusieurs d’entre eux le poursuivent jusque dans le parc Victor Thuillat et une fois mis à terre, ils le rouent de coups de matraques jusqu’à ce l’un dise « C’est bon, on l’a assez tabassé. ».

Moi, je suis sur le trottoir avec un ami, à 50 mètres des grilles. On est aux premières loges. On n’a pas le temps de comprendre la situation qu’on est déjà attaqués. Ils nous gazent, mon ami tombe au sol, étendu sur le dos, les points vitaux exposés. Il semble inconscient, j’essaie de le traîner par le col du manteau pour nous éloigner mais je n’y arrive pas. Un policier, debout au-dessus de moi, continue à nous vider du gaz sur la tête et à me donner des grands coups de matraque sur le dos et sur le crâne. Je n’ai rien pour me protéger le visage, je n’arrive plus à respirer. J’entends une gilet jaune me rejoindre et me dire « Pars, je m’occupe de lui. ». Je m’éloigne, je respire mieux. Je me retourne et vois mon ami toujours étendu sur le sol, tout seul. Je ne peux pas le laisser là, je fais demi-tour pour le rejoindre. Au passage, je reçois encore quelques coups de matraque, cette fois dans les jambes. Mon ami se relève, on court, le plus vite qu’on peut. Je ne réussis pas à courir assez vite, je reçois une nouvelle vague de gaz et d’autres coups de matraques.

Ça pique les yeux. Ça brûle la gorge. Envie de vomir. Du mal à respirer. Colère. Du sang. Une plaie à la tête. Mes amis ! Guillaume ! vous êtes où ? Guillaume ! il faut aller à l’hôpital !

Une gilet jaune me prend par le bras, elle m’assoit plus loin. En attendant les pompiers, elle tente de nettoyer ma plaie avec du sérum physiologique et de de compresser la plaie. Toutes les personnes blessées sont rassemblées au même endroit. Le temps que les secours arrivent, on essaie de se soigner, de se retrouver, de se rassurer, un peu. Les pompiers sont là, je monte dans le camion. L’autre blessé plus grave, avec des plaies à la tête, refuse d’être emmené par les pompiers. Quelqu’un l’amènera aux urgences en voiture.

Dans le camion on étouffe, dans le service des urgences aussi. Les gaz ont imprégné nos vêtements, c’est irrespirable. M. se retrouve dans le box à côté de moi, il a des points de sutures et des agrafes ainsi que des contusions sur le corps. Ma plaie sur le crâne fait environ 10 cm de long sur 2 cm de large, les médecins posent 8 agrafes. J’ai des contusions dues aux coups de matraques, 3 dans le dos, 1 grosse au genou et 4 sur les cuisses.

Tout le temps de la manifestation nous avons été non-violents.
Pas de mouvement de foule, pas de projectiles lancés. Une personne est venue embaucher au commissariat, nous l’avons laissé passer en voiture sans entraver sa circulation. De même pour les deux policiers qui ont quitté le parking avec leur véhicule de fonction. Nous n’avons fait aucun geste agressif envers les policiers qu’ils soient à moto, à pied ou en voiture, qu’ils soient à 50 mètres derrière des grilles ou sur la route juste à côté de nous. Seuls les deux intermédiaires ont franchi la barrière automatique des voitures pour aller près des grilles parler au commissaire de police. Au moment où les forces de l’ordre sont sorties et se sont ruées sur nous, nous étions sur le trottoir, à 50 mètres d’eux, toujours inoffensifs.
Leur violence est gratuite, et le seul motif de leur répression, c’est que les manifestants pacifiques que nous sommes ont fait preuve d’une solidarité qu’ils ont jugé dérangeante. C’est une manière d’essayer de nous intimider. Les forces de l’ordre ? De quel ordre parlons-nous ? Pendant la manifestation de la journée, il y avait trop peu de policiers pour assurer la circulation, nous avons du et su gérer seul.e.s notre sécurité. Par contre, une fois la nuit tombée et les médias partis, certains étaient bien là et n’ont pas manqué de semer le désordre et d’atteindre à notre intégrité physique et morale.

Maintenant, que faire ?
Comment déposer une plainte au commissariat ? Comment déposer une plainte auprès des forces de l’ordre contre les forces de l’ordre elles-mêmes ? Si n’importe quel citoyen avait agi comme ça, des poursuites auraient été systématiquement engagées. Là, il s’agit de personnes qui ont été payées pour exécuter ces agressions.
Dans un pareil état de faits, peut-on vraiment prétendre vivre dans le pays des droits de « l’Homme » ? J’invite chacun et chacune d’entre nous, y compris les agents des forces de l’ordre qui nous lisent, à s’indigner face à ces injustices. Non, tout ne va pas de soi.
Ce témoignage n’a rien d’exceptionnel, les médias n’en parlent pas ou peu, ils minimisent ou orientent les faits. A la télé, les quelques fois où un CRS est blessé par un manifestant, on y passe des plombes, mais la situation inverse, pourtant franchement plus récurrente, on n’en entend pas parler, on l’évoque à peine.
Ils sont armés et protégés, pas nous. Et ce n’est pas parce qu’on est à Limoges, où les manifestations se passent habituellement dans le calme, que ces violences ne peuvent pas exister. Ce témoignage en est la preuve et n’est qu’une goutte dans la mer de tout ce qui est pas dit. Je demande donc à toutes celles et à tous ceux qui ont cessé d’être résignés ou qui ne l’ont jamais été et qui préfèrent se battre pacifiquement, d’avoir à l’esprit que oui, même à Limoges, nous risquons de subir des violences policières et de prévoir en conséquence tout le nécessaire pour éviter l’irréparable. À Marseille une femme de 80 ans serait décédée après avoir été blessée par une grenade lacrymogène et à Toulouse un homme serait entre la vie et la mort, plongé dans le comas après avoir reçu un tir de flash-ball sur la tempe.

Merci messieurs, j’espère que vous avez bien dormi cette nuit-là, moi pas tellement.
Merci monsieur le commissaire.
Merci monsieur le préfet. Merci l’ordre en place et ses forces gardiennes.

(1 commentaire)

    • Marie LABAT on 5 décembre 2018 at 15 h 41 min
    • Répondre

    Je confirme. J’y étais aussi. Mon fils a vu la scène du tabassage car il était dans la trajectoire. Il s’agit de deux officiers de la BAC. Il pourrait parfaitement reconnaître l’un des deux. Ils ont couru vers l’homme et donc vers mon fils en même temps en hurlant : « celui-là on va se la faire ». Ils l’ont rejoint dans le parc et jeté à terre. ils étaient deux et ont frappé encore et encore en visant la tête.
    Moi j’étais un peu plus loin, aveuglée par la fumée, tétanisée tant je ne croyais pas à ce déchaînement de violence là ou 5 mns avant il n’y avait que des gilets jaunes en train de bavarder paisiblement sur le trottoir d’en face de la sortie du commissariat. Il a fallu que quelqu’un me saisisse par le bras et me crie : « cours », pour que je comprenne enfin que j’étais en danger et que je me mette à courir pour m’enfuir.
    Je témoigne bien volontiers à visage découvert, n’ayant ni patron ni obligation qui me ligotent.

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